Prologue
Tout près de chez ma kéffeuse que j’appelle ainsi avec beaucoup d’affection et de respect car, c’est tout même elle, qui tient les ciseaux (je salue ici au passage Denis L. à qui j’ai volé cette expression), a ouvert en 2019 le très charmant et ludique petit Bistro Liu qui hélas a été victime de la pandémie. Toutefois, cette histoire ne commence pas là.
Historique
Elle débute dans une de mes vies antérieures, il y a de nombreuses années. Montréal foisonnait de restaurants, sur des artères qui avaient chacune leur caractère distinct. Les freaks/étudiants dont j’étais, se tenaient sur la rue St-Denis, les intellos sur la rue St-Laurent, les anglos bien nantis plus dans l’Ouest sur de la Montagne ou Crescent. La ville palpitait au rythme des changements de saison, des festivals, des nouveautés gastronomiques et culturelles, comme aujourd’hui à la différence près que j’avais 30 ans de moins. Je suis heureuse d’avoir connu cette ville au temps où la rue St-Denis rivalisait à la rue Ste-Catherine.
Il y avait La Bohème, coin Cherrier et St-Denis, juste à côté de la Brasserie Cherrier, tenu par Louis où on servait un « mean » lapin à la moutarde Dijon dont le parfum d’estragon était entêtant. Et Poco Piu, tenu par Carole et Tony, des amis d’amis, où l’on mangeait des pâtes aux fraises succulentes. Il y a de grands disparus dans tous ces petits restos de quartier et chaque fois, que je pense à cela, une nostalgie un peu poussiéreuse me monte à la gorge. Montréal est pour moi, un des plus belles villes du monde et un lieu où toujours, toujours je me sens chez moi, bien, confortable et en sécurité. Peu importe le quartier, je les ai vu si souvent ou fréquenté assez pour que j’aie un repère visuel ou sensoriel quelconque. À quelque part, mon cerveau sait, si je ne me mets pas sur son chemin, l’instinct fera le reste. Que ce soit sur le chemin du retour par le pont Jacques Cartier ou le Pont Champlain, la vue de la ville est à couper le souffle, le cœur m’arrête à chaque fois. Ou dans le quartier de l’hôpital Ste-Mary’s où j’ai donné naissance à mon fils. Dans le coin de l’hôpital Notre-Dame où j’ai couru et travaillé. Tu peux sortir la fille de Montréal mais tu ne sors jamais Montréal de la fille. Surtout quand elle vient de l’Est.
Comprenez-moi, je ne dis pas qu’aujourd’hui, il n’y a plus de bons restaurants en ville. Au contraire, je ne boude jamais mon plaisir de déambuler sur Fleury au St-Urbain en face de la Bête à Pain qui le fournit en quignon, en miche et en baguette, sur Laurier chez Leméac où j’ai su qu’un pétoncle devait absolument être croustillant à l’extérieur et moelleux à l’intérieur, dans le Mile-End ou Griffin Town où ma grand-mère est déménagée après sa naissance à Ormstown et où j’ai mangé chez Sophie, mes premiers ris de veau avec amour et délice car la fille de ma chumesse Ginette y travaillait. Il y a tant de liens pour moi entre la nourriture, l’amitié et la musique. Des modes. On écoutait Joe Dassin en mangeant des fromages de la Vieille Europe. Et on n’y connaissait rien dans les vins mais on buvait un Clos l’Église comme si c’était un grand cru. Et la musique d’alors, c’était Michel Rivard et Daniel Lavoie, le chanteur franco-manitobain le plus connu de ma génération. Franco-Ontarien, franco xxx, faut-il vraiment spécifié cela ? On n’était qu’à un pas, dans notre éducation vinicole, du vin de table les Amandières et à une génération du cruchon de 999 que mes parents achetaient à Noël pour la visite. La rue Ontario avec tous ses prêteurs sur gage, n’est plus celle où nous allions, ma mère et moi, faire l’épicerie chez Steinberg où les biscuits aux chipits de chocolat qui étaient plus gros que tous les autres. On passait chez Shamie, où la tante de mon amie Josée P travaillait. Et où ma mère, je pense intentionnellement, cherchait les défauts pour avoir un rabais pendant que je « duckais » sous les racks à linge parce que j’étais morte de honte. Où notre cousine Nicole travaillait chez People et où moi aussi, j’ai fait ma première expérience de travail autre que dans un champ de fraises. Chez People, dont le proprio était Monsieur M. Il ressemblait à Groucho Marx en plus grand avec le même air de fox terrier furieux. Tous ces noms évoquent un historique, un patrimoine qui m’habite en permanence et qui fait de moi… Moi.
Maintenant, je sais qu’on ne sait jamais…

